Vous souvenez-vous du thème 1 de Trungpa ? Voici le texte que j'avais écrit. Il va bien avec mon humeur du moment.
Il faisait nuit, la fatigue se faisait sentir sur les visages. La chaleur dégagée par la foule des voyageurs debout sans place assise y était aussi peut-être pour beaucoup. Et moi, j’étais exténuée par ma longue journée. Dans le train, des voyageurs dodelinaient de la tête, s’assoupissaient.
Eprouvante journée.
L’enterrement avait eu lieu dans l’après midi, et de la maison à l’église, au cimetière avec retour à la maison, j’avais l’impression de n’avoir fait que marcher ou rester debout, plantée.
Le décès de cette pauvre grand’tante n’avait pas été une surprise pour la famille, et tous étaient là par solidarité pour l’accompagner dans son dernier voyage, comme ils disent.
Je ne comprenais rien à la cérémonie religieuse comme d’habitude. Elle se déroulait dans un froid sidérant, à peine adouci par les rampes à gaz qui ne réchauffaient que les têtes de ceux qui étaient immédiatement en dessus. 50 centimètres plus loin, régnait le même froid glacial que partout ailleurs. Je ne pourrais pas dire que mon absence de culture religieuse me manque dans ces moments là. Mais j’avoue que les gesticulations du prêtre et des ouailles, me paraissent un peu surannées.
Debout, assis, debout, assis.
Je suis le mouvement des autres par imitation, pas par conviction. D’une voix aigrelette, le prête entonne quelques chants, par habitude je reprends les refrains. Ils sont faciles, ce qui est plus difficile c’est de résister à la voisine qui chante faux, et fort !
Il commence à raconter la vie de la vieille dame, d’une manière exagérée, il parle d’absolution de péchés. A la façon dramatique dont il explique cela, on pourrait croire que la pauvre vieille s’était prostituée, ou avait vendu de la drogue. Evidemment, non, son seul péché, a été le même que beaucoup de femmes de son âge, surtout les derniers temps, la gourmandise. Pourquoi en rajoute-t-il tant ! A quoi bon accabler sa famille avec cette vision antique de la moralité ! Ca porterait presque à sourire, et les commentaires iront bon train à la fin de la cérémonie.
Sortie de l’église, avec les croque morts aux visages de circonstance. Je n’aime pas leur air compassé, leur teint gris, assorti à leurs vêtements. Se mettent-ils un fond de teint spécifique pour alors l’air si … croque-morts ? Le cercueil est monté dans le camion, avec toutes les fleurs, et les mochetés offertes par les voisines, ces espèces de fausses fleurs en céramique et plastique. On dirait le concours de l’objet le plus laid de l’année. « j’ai offert une céramique, parce que ça dure longtemps ». Pauvre tante, elle va avoir longtemps un objet moche sur sa tombe, le truc qui pâlit, qui moisit, qui ne ressemble plus à rien, mais qui dure, et qu’on ne veut pas jeter.
Ca papotte, ça papotte, la plupart ne se voient plus qu’aux enterrements, et prennent des nouvelles de la famille et de ceux qu’ils connaissent. « Ah, machin est mort ? » « Oh sa femme n’est pas bien vaillante ». Suivant la fourgonnette en voiture, ceux qui veulent vont au cimetière, puis retour à la maison de famille. La grand’tante, n’habitait plus dans sa maison, elle était en maison de retraite depuis des années. Là, on a tiré les rallonges, descendu les chaises du grenier. Sur la table, la nappe, et la vaisselle des dimanches est sortie. Les filles et petites filles s’empressent, un peu engoncées qu’elles sont dans les vestes et les chaussures qu’elles n’ont pas mises depuis longtemps. Pour faire plaisir, depuis hier elles s’affairent à la cuisine, elles ont mis les petits plats dans les grands. Toutes les spécialités sont là. Les gens chipotent d’abord, n’osent pas se servir, comme si leur air de circonstance les empêchait de faire honneur à cette bonne cuisine. Puis, petit à petit, le vin aidant, les histoires sortent, bon enfant, du temps où les plus anciens vivaient à la campagne. Du temps où les gamins faisaient des bêtises dans l’étang, ou dans les bottes de paille. C’est le meilleur moyen de se souvenir de quelqu’un. Faire remonter les histoires, et les raconter encore et encore, avec cet accent inimitable.
Je souris, en me rappelant cet après-midi qui s’est terminé sur cette note de gaieté bon enfant. La tante aurait aimé, elle qui adorait rire.
…
Je me suis assoupie moi aussi, j’ai l’impression. Je suis toujours dans ce train bondé dans l’intervalle entre deux voitures, là où il y a les strapontins. Sauf que nous sommes 15 pour 4 strapontins. Tout à coup, le vrombissement d’un moustique travers l’air, et un homme en costume se précipite sur sa poche intérieure. Quelle idée de mettre cette sonnerie sur son téléphone portable ! Dans le compartiment, les autres personnes se regardent, et se lancent des clins d’œil amusés. Pendant ce temps là, le monsieur qui a fini par trouver son téléphone, répond très sérieusement. Non, il ne parle pas moustique, il parle humain.
Vu la promiscuité, tout le monde profite de la conversation, c’est une histoire de contrats envoyés, mais apparemment non reçus. Le monsieur chic, s’énerve au téléphone. Plus personne n’a envie de rire. Chacun se recroqueville et essaie de s’isoler dans sa conversation avec son voisin ou ses écouteurs mp3. Moi je n’ai ni voisin, ni lecteur mp3 pour l’instant sur les oreilles, et je ne sais pas où me mettre. « Comment ! » hurle-t-il devant tout le monde. « Cette maison, je l’ai achetée en viager, la vieille qui était dedans est morte, que voulez-vous de plus, j’en ai rien à foutre du mobilier, des souvenirs de cette bonne femme, liquidez-moi tout ça, à la déchèterie, moi je veux en faire un hôtel cet été, j’ai pas de temps à perdre ».
Je n’ai pas envie d’entendre cet investisseur rapace, je pense à la maison où j’étais cet après midi. A tous les souvenirs que j’y ai laissé.
Puis pendant un des hurlements du propriétaire du moustique, ouf, une rupture de réseau. Ca ne capte plus. Le monsieur revient à lui, peu à peu, se rend compte des regards qui convergent vers sa personne. L’atmosphère est pesante, il commence un léger mouvement de retrait, vers le wagon voisin, imperceptible ce mouvement, mais certain. Il s’est aperçu qu’il était en danger, et opère une retraite stratégique. Il se trouve aculé à la porte, dans son dos actionne la poignée, se glisse dans l’ouverture, toujours face aux autres passagers. La porte se referme. Un garçon attrape sa valise, ouvre la porte, et lui jette dans le couloir et lui crie « Eh le moustique, on en a rien à foutre de tes souvenirs ».
Ma tante, de là haut, a du lui inspirer cette répartie, car tout d’un coup l’atmosphère est toute guillerette.